Pauvre belle-maman

Toujours gaie, madame mère, sautillante, jamais assise, elle m’entraîne, laissons causer les hommes, nous on va préparer le dîner, non non mon garçon on se débrouillera, tu nous gênerais ! Tout de suite, le tablier, l’éplucheur à légumes avec entrain, du persil sur la viande froide, une tomate en rosace tralali, de l’œuf dur sur la salade tralala. Une danse mutine qu’accompagne un gazouillis complice, le tampon vert vous ne connaissez pas c’est rudement chic. Quand elle se brûle elle dit « mercredi ». Quelquefois, les confidences ; j’avais fait une licence de sciences naturelles , j’ai même donné des cours dans une institution, et puis j’ai rencontré votre beau-père, rires, les enfants sont venus, trois, rien que des garçons, vous imaginez, rires. Et voilà. Elle me confie en soupirant, tout en passant alertement un coup de chiffon sur l’évier, les hommes, les hommes ils ne sont pas toujours faciles, mais elle sourit en même temps, presque orgueilleusement, comme si c’étaient des enfants, qu’il faille leur pardonner leurs frasques, « on ne les changera pas vous savez ! ». Elle s’apitoie maternellement sur moi, elle m’excuse, vos études ne vous fatiguent pas trop, vous n’avez pas le temps de nettoyer à fond c’est normal »
(…)
« Café ! » tonitrue monsieur père, calé sur sa chaise. « Voilà voilà », s’affaire madame mère. 

La femme gelée d’Annie Ernaux, Gallimard.
Emprunté par ma mère à la bibliothèque, lu lors d’une jolie échappée mère-fille hors de Paris.


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