Chocolat blanc et lassitude existentielle

Qui a eu cette idée un jour ? Quel cerveau malade s’est dit un matin en se levant Tiens et si on mettait un truc blanc à l’intérieur d’un chocolat dans une boîte, un truc blanc qui n’a rien à voir avec le chocolat, qui ne s’accorde absolument pas avec lui, que personne n’aime et qui suscitera une immense déception et une subite lassitude existentielle ? Ce truc blanc qui n’existe pas en dehors du chocolat au truc blanc, que rien ne prédestinait impunément à traverser autant de Noëls. Quelle est au juste cette étrange matière ? Les molécules de truc blanc ont dû arriver sur Terre sur une météorite, hein Ludo, tu m’avais expliqué ça un jour, la panspermie, ces éléments chimiques apportés sur Terre il y a des millions d’année, et qui se sont peu à peu développés, au fil des ans, des ères, et à ce titre nous serions tous des extraterrestres, je me souviens de l’expression subjuguée  de tout le monde autour de la table la dernière fois que tu avais sorti ça, Nous serions tous des extra terrestres, tu étais très fier de ton effet. Ludo qui, pour ne rien arranger, est tombé sur le cœur fondant chocolat noir et laisse échapper des petits mmhh, et visiblement le chocolat a été suffisamment torréfié ou flétri ou je ne sais quoi à son goût, et je ne me suis jamais senti aussi seul, avec mon truc blanc extraterrestre dans la bouche qui n’a pas bougé d’un millimètre, calé en jachère dans le coin gauche de ma langue. Quand une autre personne à table tombe sur le second chocolat avec le truc blanc à l’intérieur, on peut échanger un regard, complices dans la déception, unis par le lien de l’acharnement divin, et une sorte de solidarité s’instaure, on traversera cette épreuve ensemble, à deux on sera forts, on mâchera les yeux dans les yeux, nos regards tendus l’un vers l’autre, mus par cette fraternité de cordée au moment de gravir la falaise et si l’un des deux flanche, les deux se retrouvent en bas, écrabouillés par les rochers. Mais non, je suis seul avec mon truc blanc, les autres mâchent du chocolat noir, du chocolat au lait, une noisette, une amande, et je n’ai personne avec qui partager mon désarroi. 

Fabrice Caro, Le discours.

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