Par delà le bien et le mal

Vous souhaitez devenir vous-même. Combien de fois vous ai-je entendu dire cela ? Combien de fois vous ai-je entendu vous plaindre de n’avoir jamais connu la liberté, votre liberté ? Votre bonté, votre devoir, votre fidélité, voilà les barreaux de votre prison ! Ces petites vertus finiront par vous tuer ! Aussi devez-vous apprendre à connaître vos vices et votre méchanceté. Vous ne pouvez pas être à moitié libre : vos instincts, eux aussi, ont soif de liberté, comme des chiens sauvages… Tendez l’oreille : vous ne les entendez pas qui hurlent pour leur liberté ? 

Et Nietzsche a pleuré, Irvin Yalom, poche.

Prêté à ma mère par mon oncle, mais chez nous les livres tournent comme les nouvelles du téléphone arabe…

Chocolat blanc et lassitude existentielle

Qui a eu cette idée un jour ? Quel cerveau malade s’est dit un matin en se levant Tiens et si on mettait un truc blanc à l’intérieur d’un chocolat dans une boîte, un truc blanc qui n’a rien à voir avec le chocolat, qui ne s’accorde absolument pas avec lui, que personne n’aime et qui suscitera une immense déception et une subite lassitude existentielle ? Ce truc blanc qui n’existe pas en dehors du chocolat au truc blanc, que rien ne prédestinait impunément à traverser autant de Noëls. Quelle est au juste cette étrange matière ? Les molécules de truc blanc ont dû arriver sur Terre sur une météorite, hein Ludo, tu m’avais expliqué ça un jour, la panspermie, ces éléments chimiques apportés sur Terre il y a des millions d’année, et qui se sont peu à peu développés, au fil des ans, des ères, et à ce titre nous serions tous des extraterrestres, je me souviens de l’expression subjuguée  de tout le monde autour de la table la dernière fois que tu avais sorti ça, Nous serions tous des extra terrestres, tu étais très fier de ton effet. Ludo qui, pour ne rien arranger, est tombé sur le cœur fondant chocolat noir et laisse échapper des petits mmhh, et visiblement le chocolat a été suffisamment torréfié ou flétri ou je ne sais quoi à son goût, et je ne me suis jamais senti aussi seul, avec mon truc blanc extraterrestre dans la bouche qui n’a pas bougé d’un millimètre, calé en jachère dans le coin gauche de ma langue. Quand une autre personne à table tombe sur le second chocolat avec le truc blanc à l’intérieur, on peut échanger un regard, complices dans la déception, unis par le lien de l’acharnement divin, et une sorte de solidarité s’instaure, on traversera cette épreuve ensemble, à deux on sera forts, on mâchera les yeux dans les yeux, nos regards tendus l’un vers l’autre, mus par cette fraternité de cordée au moment de gravir la falaise et si l’un des deux flanche, les deux se retrouvent en bas, écrabouillés par les rochers. Mais non, je suis seul avec mon truc blanc, les autres mâchent du chocolat noir, du chocolat au lait, une noisette, une amande, et je n’ai personne avec qui partager mon désarroi. 

Fabrice Caro, Le discours.

Partir

Alexa et les autres invités, peut-être même Georgina, comprenaient tous la fuite devant la guerre, devant la pauvreté qui broyait l’âme humaine, mais ils étaient incapables de comprendre le besoin d’échapper à la léthargie pesante du manque de choix. Ils ne comprenaient pas que des gens comme lui, qui avaient été bien nourris, n’avaient pas manqué d’eau, mais étaient englués dans l’insatisfaction, conditionnés depuis leur naissance à regarder ailleurs, éternellement convaincus que la vie véritable se déroulait dans cet ailleurs, étaient aujourd’hui prêts à commettre des actes dangereux, des actes illégaux, pour pouvoir partir, bien qu’aucun d’entre eux ne meure de faim, n’ait été violé, ou ne fuie des villages incendiés, simplement avide d’avoir le choix, avide de certitude.

Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie, publié chez Gallimard, offert par ma Do.

Pauvre belle-maman

Toujours gaie, madame mère, sautillante, jamais assise, elle m’entraîne, laissons causer les hommes, nous on va préparer le dîner, non non mon garçon on se débrouillera, tu nous gênerais ! Tout de suite, le tablier, l’éplucheur à légumes avec entrain, du persil sur la viande froide, une tomate en rosace tralali, de l’œuf dur sur la salade tralala. Une danse mutine qu’accompagne un gazouillis complice, le tampon vert vous ne connaissez pas c’est rudement chic. Quand elle se brûle elle dit « mercredi ». Quelquefois, les confidences ; j’avais fait une licence de sciences naturelles , j’ai même donné des cours dans une institution, et puis j’ai rencontré votre beau-père, rires, les enfants sont venus, trois, rien que des garçons, vous imaginez, rires. Et voilà. Elle me confie en soupirant, tout en passant alertement un coup de chiffon sur l’évier, les hommes, les hommes ils ne sont pas toujours faciles, mais elle sourit en même temps, presque orgueilleusement, comme si c’étaient des enfants, qu’il faille leur pardonner leurs frasques, « on ne les changera pas vous savez ! ». Elle s’apitoie maternellement sur moi, elle m’excuse, vos études ne vous fatiguent pas trop, vous n’avez pas le temps de nettoyer à fond c’est normal »
(…)
« Café ! » tonitrue monsieur père, calé sur sa chaise. « Voilà voilà », s’affaire madame mère. 

La femme gelée d’Annie Ernaux, Gallimard.
Emprunté par ma mère à la bibliothèque, lu lors d’une jolie échappée mère-fille hors de Paris.


Hommage à Patrick Sebastien

« La chenille à laquelle personne ne peut échapper. On a beau faire semblant de manger, de parler, d’être au téléphone, peine perdue, la chenille est impitoyable, elle n’épargne personne, elle ne s’embarrasse pas des ego, de la timidité, elle n’a que faire de tout ça, face à la chenille nous sommes tous à la même enseigne, nous sommes là pour nous amuser, nous avons l’obligation d’être heureux, véritable machine à broyer les orgueils, et on se retrouve subitement au milieu de gens et on ne sait pas trop quoi faire de ses pieds, on tente de leur imprimer une sorte de mouvement un peu festif parce que si on marche, c’est pire que tout, marcher dans une chenille c’est être un dissident, c’est affirmer haut et fort Je ne suis pas comme vous, je vous emmerde, j’ai trop de problèmes dans la vie pour faire la chenille, j’ai lu Le livre de l’intranquillité de Pessoa, vous imaginez quelqu’un qui a lu le Le livre de l’intranquillitéde Pessoa faire la chenille ? Et une grand-tante un peu ivre vous tient fermement par les épaules en vous faisant dandiner de gauche à droite et vous avez l’impression d’être sur une barque et ça n’en finit jamais, et elle chante la chanson à 10 cm de votre oreille alors que vous-même devez poser vos mains sur les épaules d’un type que vous n’avez jamais vu de votre vie, l’oncle du marié, et sa chemise est trempée de sueur et vous avez la sensation que vos doigts sont à même sa peau, il y a quelque chose de sexuel et de dégoûtant là-dedans et vous vous dites que là, pile là, vous préféreriez avaler une demi-douzaine de limaces plutôt que d’avoir cette matière visqueuse sous vos doigts, et vous vous posez à cet instant précis des questions sur le sens de la vie, mais c’est trop tard, vous êtes déjà prisonnier, en voiture les voyageurs.« 

Le Discours de Fabrice Caro, chez Gallimard, offert par Max et Cécilia.

Littérature et inconscient

Il me disait que dans la plupart des pièces de Shakespeare, il y a toujours au moins un fou et que, dans leur folie, non seulement ces personnages vous disent qui ils sont, mais ils énoncent des vérités fondamentales. Il disait que l’analyse fait partie de la culture littéraire, mais la littérature est bien plus vaste que l’analyse et l’engloutit comme la baleine le menu fretin. Tout grand artiste a une connaissance intime de l’existence de l’inconscient, qui n’a pas été découvert par Freud dans la mesure où celui-ci en a simplement mis au point la carte.

Hanif Kureihi, Quelque chose à te dire, chez Christian Bourgeois.